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Comprendre notre histoire

La société yéménite des années 2000 était au bord de l’implosion, on le sait aujourd’hui. Mais pas à cause des « tensions sociales » qu’on se représente ordinairement : du fait d’une corruption plus fondamentale, qui impliquait l’observateur lui-même. Pour l’avenir de ce pays et le notre, il est décisif de cerner ce phénomène avec précision. La thèse que j’ai renoncé à soutenir en 2013 était centrée sur la soi-disant « schizophrénie » de Ziad, un jeune expert comptable qui avait été le héros de ma première enquête dix ans plus tôt. J’explique ici les dessous de toute cette affaire.

Afin de faciliter l'exploration de l'histoire, j'organise cette section du wiki autour de plusieurs index :

Textes à redécouvrir - Lettres - Thèse - Méthodologie ethnographique.

Le nœud de l'histoire : En octobre 2003, à la fin de mon premier terrain dans la société taezie, j’ai inventé une histoire de viol…
Ce texte présente les deux incidents où s’est jouée l’invention de cette légende, survenus le 29 septembre et le 4 octobre 2003. + Notice sur l’évolution du non-dit

     Les Ruses de Satan
Suite à cette expérience, mon analyse est devenue épistémologique*, centrée sur la mise en évidence de schémas de pensée dualistes - d’où le rouge et le bleu utilisés partout sur ce site. Les « ruses de Satan » ne sont pas toujours aussi grossières qu'on l'imagine, quand on n'est pas confronté soi-même à la situation.
     Dans cette section, j’analyse rétrospectivement :
(1) lors de ma première immersion, comment le dualisme* a contaminé progressivement mes représentations, jusqu’à produire cette impasse ;
(2) lors de mes terrains ultérieurs, comment des observations sur le thème de « l’homoérotisme »* m’ont finalement permis de m’en extraire.

J’ai travaillé sur la société yéménite dans le cadre académique pendant dix ans, de 2003 à 2013, séjournant sur place trois mois par an en moyenne jusqu’en 2010, en immersion dans le quartier de Hawdh al-Ashraf à Taez. En 2011, la troisième ville du Yémen a pris la tête du Printemps Yéménite. Elle est devenue en 2015 la ville martyr du conflit. Mais mon travail, tel que je l’ai conceptualisé vers le début de ma thèse en 2005, s’organisait autour d’une question éminemment interactionnelle et micro-sociale : la question de l’homoérotisme*, c’est-à-dire les perceptions d’homosexualité chez l’observateur, leur rôle dans les quiproquos inter-culturels comme dans les clivages internes à la société locale. L’enquête comportait donc :

  • un volet objectif : saisir la dynamique affective de la sociabilité masculine urbaine, dans un contexte marqué par une croissance inédite de l’anonymat et de la corruption.
  • un volet réflexif, ou méthodologique : que faire de l’homoérotisme dans le regard de l’observateur ?

Ce second volet a pris de plus en plus d’importance au fil des années, car la question était pour moi résolue sur le terrain de l’enquête. J’avais compris comment cette problématique s’était installée, et cela ne m’intéressait plus de dissimuler mes contradictions derrière des diagnostiques catastrophistes sur « l’urgence sociale » ; je voulais surtout insister sur la cohésion sous-jacente de la société, et la responsabilité des observateurs étrangers de ne pas prendre en otage le débat - intuition brusquement confirmée par les printemps démocratiques de 2011.

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À travers mes études sociologiques successives sur un minuscule morceau de tissu urbain, j'ai poursuivi une intuition persistante : l'effondrement du monde dans le regard de l'observateur. Par une ironie terrible, ce quartier est devenu la ligne de front. Mais l'impossible réception de ce travail s'est jouée ailleurs, partout ailleurs en fait. D'où ma démarche d'anthropologue (résumée par ce schéma) : j'étudie l'interaction entre l'objectivisme européen (noir) et le clivage postcolonial de la société yéménite (rouge/bleu), en puisant dans la structure qui relie* (vert).


L’idée fondamentale de tout mon travail anthropologique est donc l’existence d’une correspondance structurelle entre les clivages d’une société moyen-orientale (yéménite en l’occurrence) et les contradictions intimes de l’observateur européen. Par exemple :

  • l’observateur identifiera toujours le même clivage, jusqu’à ce qu’il vienne à dépasser certaines de ses contradictions propres ;
  • inversement, l’observateur peut être maintenu dans certaines de ses contradictions par des données politiques (régimes, guerres, révolutions…), impuissant à s’en extirper par sa propre volonté.

C’est cette correspondance structurelle que je m’efforce de cerner à travers l’écriture de ces pages : récits biographiques souvent intimes, mis en perspective par une analyse contextuelle et structurale, qui identifient les contraintes propres à chaque situation.
Cette démarche est loin d’être encore acquise et généralisable, mais elle permet déjà d’opérer un changement de perspective particulièrement salutaire dans la conjoncture historique que nous traversons. Un peu partout sur la planète, l’ordre interactionnel est conçu pour maintenir l’observateur européen (réel ou fantasmé) dans certaines de ses contradictions structurelles. Une contrainte épistémologique, en complément des « facteurs objectifs » généralement invoqués (d’ordre économique, politique, ethnique etc.) : elle ne s'y substitue pas, elle permet simplement de les articuler plus intelligemment.

Accès direct :
Notice (l’évolution du non-dit)
L'incendie (2007) (le moment de vérité)
Printemps arabe dans un verre d'eau (2003) (la double contrainte de l'ethnographie réflexive sur le terrain yéménite)
La jeune fille de ma maîtrise (un autre point de vue sur le nœud de l'histoire).
Mon pacte avec Ziad (résumé)
2003 (analyses de mon premier séjour)
Problématisation (Oeillères islamistes, sexualité de l'observateur : l'épuisement de la formule post-coloniale).

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Comprendre (commentaire déc. 2022)

29 décembre 2022

Cette section propose de replonger dans mon enquête au Yémen - soit 24 mois de présence sur place répartis sur dix années, beaucoup d’histoires, beaucoup d’anecdotes… Mais le récit est tout de même guidé par quelques moments clés :

  1. la négociation de ma première étude (octobre 2003 / juin 2004), « le nœud de l’histoire », comme j’ai coutume de l’appeler.
  2. le geste de ma conversion (septembre 2007), au cours de mon quatrième séjour.
  3. mon retrait du Yémen (novembre 2010), après le septième séjour.

À chaque fois, il se joue une sorte de retrait, ou de capitulation négociée : un passage à l’acte sexuel, une conversion religieuse, un retour au pays. La forme varie selon les circonstances et mon état psychique, selon le stade de mon analyse, peut-être un stade spirituel aussi. En tous cas, ce qui m’amène à me replier chaque fois, c'est un sens de l’honneur*, un sens instinctif des situations. Les ambivalences de l’observateur, je dois les assumer d’abord dans mon corps, par des gestes concrets, avant que ma perception passe à un degré supérieur, et que j’en analyse la logique rétrospectivement.

De l’extérieur, la cohérence sous-jacente de ce processus n’est pas évidente à saisir, mais mes interlocuteurs la perçoivent parfaitement, chacun à sa manière, du fait qu’ils sont concernés au premier chef. D’où la survie d’un lien au terme de l’histoire (2013), malgré la distance et la guerre. Il n’est pas très étonnant, dans de telles circonstances historiques, que j’aie privilégié la survie de ce lien à la soutenance d’une thèse bidon…

fr/comprendre/accueil.txt · Dernière modification : 2023/01/31 08:14 de mansour