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Le genre comme modèle

Pour mieux comprendre l’usage théorique du genre dans ma recherche ultérieure, il fallait retracer le cours de ce premier séjour - « quand j’étais encore physicien » - où j’appliquais simplement les directives méthodologiques de l’ethnographie : l’établissement d’une configuration expérimentale, consignée autant que possible dans le carnet de terrain, mais en amont de toute modélisation.

Une manip d'atomes froids en 2001 (Voir mon texte de 2013 : « Pudeur et construction de l'objet dans les sciences expérimentales ».)

À mon retour l’année suivante, je me retrouvais dans la position d’un nouveau doctorant, placé aux commandes d’une manip qui ne marche plus mais dont il sait qu’elle a déjà marché, et qui doit bidouiller pour comprendre l’erreur. Alors seulement, j’ai mobilisé toutes sortes d’hypothèses théoriques disponibles dans les sciences sociales, puis adopté le genre pour simplifier, comme plus petit dénominateur commun. D'où le sujet de thèse : le rôle des interactions genrées dans la structuration du social.

J’ai donc construit peu à peu cette thématique de l’homoérotisme*, au fil de mes deux premières années de thèse (2005-2007), autour d’observations de nature diverses - faits divers, mémoires sociales, blagues et pratiques de sociabilité… - avec toujours en ligne de mire cette même question de l’histoire et du changement. C’est sur cette même base que j’ai eu le Prix Michel Seurat en 2009. Si l’on en juge par l’argumentaire, ma recherche était absolument dans les clous, dans la tradition de l’EHESS et des sciences sociales françaises.

Mais peut-être y avait-il une différence plus profonde, d’ordre épistémologique. J’ai mobilisé le genre comme langage de modélisation, mais je n’ai jamais cru à son existence réelle. Derrière le genre, j’ai toujours su qu’il y avait l’honneur*.

Genre et exploration

Le fait est que dans cette démarche, le genre avait pour moi valeur de modélisation. Comme quand les physiciens disent :

« Supposons que chaque particule est située sur la case d’un damier, dotée d’un moment magnétique unitaire, orienté soit vers le haut, soit vers le bas… ».

Bien sûr la réalité est beaucoup plus complexe : on peut avoir des aimants de différentes forces, plus ou moins proches les uns des autres, orientés dans toutes les directions… Mais en physique, on commence toujours par se donner un modèle élémentaire, pour déjà regarder si c’est intégrable mathématiquement, et ce que ça prédit. Dans certains cas le modèle n’est pas intégrable, ou n’explique rien du tout, alors ce n’est pas la peine de s’acharner. Mais si ça marche, on tient déjà une explication. On peut alors tenter d’affiner le modèle, pour prédire plus en détail le phénomène observé.

J’avais l’intuition que les Yéménites faisaient quelque chose d’analogue dans leur sociabilité, en posant tacitement une intrigue minimale :

« Disons que tu serais le Papa, que je serais la Maman, et tous les autres seraient nos enfants ».

Comme je l’ai montré beaucoup plus tard, dans mon étude sur l’expédition à Hammam Kresh, les Yéménites passent leur temps à fabriquer des espaces domestiques, à travers ce genre de fictions. À l’époque j’étais incapable de le mettre en évidence, mais je sentais que ce mécanisme avait été à l’oeuvre dans l’emballement vécu en 2003. Un jeu auquel j’avais joué moi-même, instinctivement, avant de me rétamer méchamment…

Genre et addiction postcoloniale

En général, quand les chercheurs se spécialisent dans les questions de genre, ils entretiennent une vision beaucoup plus littérale : une conception tout aussi binaire que la différence biologique des sexes dont ils prétendent s’émanciper, voire beaucoup plus encore (la lecture de Bateson leur apprendrait combien, dans l’ordre naturel, la différence sexuelle est déjà d’ordre métaphorique…). Croyant aveuglément en l’ontologie sociale du genre, ils finissent par l’identifier partout, ce qui alimente chez eux une vision cataclysmique du monde social.

Moi-même j’ai fait l’expérience de cette damnation épistémique, entre les années 2004 et 2007. Pas à cause du genre ou de l’homosexualité - comme veulent l’entendre souvent mes interlocuteurs musulmans - mais à cause d’un objectivisme plus général, dans la manière dont je tentais d’appliquer les modèles sociologiques. Un objectivisme dont les Yéménites étaient eux-mêmes complices, dont ils étaient les premiers artisans, par leur collusion consciente avec le régime postcolonial*.
J’ai parlé plus haut d’une « drogue » associée à la pratique des sciences sociales, dans laquelle j’ai sombré en juin 2004 - mais c’était pour y rejoindre les Yéménites, qui étaient eux-mêmes drogués, et avaient parfaitement conscience de leur corruption. L’histoire est incompréhensible sans prendre en compte cette conjoncture historique, qui n’est devenu patente qu’après 2011. Dans ce contexte c’est précisément le genre - en fait le modèle d’Ising - qui m’a permis d’éclaircir cette situation : de faire la part des choses entre la corruption d’une société, et les vérités supérieures dont elle peut néanmoins porter témoignage. D’où mon attachement constant à ma thèse sur « l’homoérotisme », malgré l’évolution ultérieure de mes convictions personnelles.

(⇒ Focus sur deux périodes-clés : 2003, puis 2004 à 2006)

fr/modele/ising/genre.txt · Dernière modification : 2023/08/24 15:06 de mansour

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