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Les dix plaies de Taez

(الضربات العشر لتعز)1)
fr:comprendre:processus:malheur
Voir aussi la page « Être affecté »
(article méthodologique incontournable de l'ethnographie française).

Lors d’une discussion récente, j’évoquais les drames et effusions de sang survenues à Taez, directement ou indirectement liées à mon enquête. J’en parlais de manière globale mais en y repensant, il m’a semblé intéressant de détailler. Donc j’ai fait la liste ci-dessous, par ordre chronologique :

  • (Septembre 2003 : Ziad perd la face au cours de ma première enquête).
  • 2004-2005 : échecs professionnels de Ziad.
  • 2005 : vendeur ambulant tué par un inspecteur (mal) recruté par Nabil. Ce dernier part en prison. Khaldoun est son avocat.
  • 2006 : divorce de Ziad, faute d’avoir pu consommer son mariage.
  • Décembre 2006 : décès de Nabil sur la route d’Aden.
  • Janvier 2007 : Ziad interné, traité aux électrochocs.
  • Août 2007 : Ziad met le feu à sa maison le jour de mon retour.
    (Septembre 2007 : conversion à l’islam).
  • Fin 2011 : Waddah poignarde Ziad, mutilant les tendons de sa main.
  • Avril 2013 : Ziad casse la mâchoire de Bassam, personnage de ma maîtrise dix ans plus tôt (suite à mon intervention à Londres).
    Tentant de maîtriser Ziad pour l’incarcérer, Yazid tire sur son frère et atteint Wâ’il, le grand-frère de son propre homme de main, grièvement blessé à la tête. Ziad s’exile au village.
  • 2018 : Ziad incarcéré par les houthis (suite à mes tentatives pour entrer en contact avec lui). Retour à Taez. Mobilisation charitative (2021).
  • 2022 : Ziad commence à publier sur Facebook (après échec de mon expatriation en Arabie).

Au sein de cette liste apparaissent clairement deux séquences distinctes :
• Séquence n°1 (2004-2007) : en amont de ma conversion à l’islam, à une époque où le régime était en place ;
• Séquence n°2 (2011-2018) : période où je m’interdis de retourner au Yémen mais où le régime s’effondre, et mes faits et gestes ont quand même des conséquences.
⇒ Dans ma culpabilité, j’ai tendance à mélanger ces deux séquences. Pourtant elles s’analysent très différemment.

La suite mérite d'être retravaillée
(premier jet du 22 septembre 2026)

Cycle de l'anthropologue-musulman (gif animé)
Cycle de l’anthropologue-musulman
(Les deux séquences correspondent aux phases B et C respectivement).

Séquence n°1 (2004-2007)

Avant ma conversion, Ziad et Nabil sont devenus des figures sociologiques, membres particuliers d’une catégorie plus générale, nommée « milieux citadins proches du Régime » (+), fixée lors de ma première étude. Cette catégorie s’oppose aux « milieux étudiants ruraux » (-), avec leurs stratégies liées aux perspectives d’émigration, axées sur le commerce et l’acquisition de diplômes. Je m’accroche à cette grille de lecture dualiste, liée à bien d’autres oppositions binaires : Sanaa/Aden, tribalisme/cosmopolitisme, etc..
(Voir code couleur, ainsi que la page La tautologie de mon enquête)
Confronté aux déboires de Ziad et de Nabil, j’ai donc tendance à les interpréter en lien avec les caractéristiques de cette catégorie, notamment un certain type de « masculinités » - des masculinités toxiques, diraient certains aujourd’hui — perception indissociable de mes propres contradictions.

Après mon retrait pour rédiger ma thèse, ma conversion permet une prise de recul, pour traiter l’ensemble de la situation d’enquête de manière systémique et plus rigoureuse. Je commence alors à pouvoir articuler ma responsabilité.
Pour autant dans cette première séquence, le lien causal est toujours indirect. Ce n’est pas telle ou telle de mes péripéties qui provoque un drame, mais le fait que Ziad se sait observé. Il sait qu’il fait dorénavant partie d’une histoire, dont je suis l’un des personnages mais que je ne maîtrise pas (il y a derrière un « metteur en scène »). D’où son refus rigide de la corruption, qui perturbe l’équilibre antérieur entre les frères, et met en difficulté cette famille en seulement quelques années (voir mon texte de 2012 sur « L'ethnologue et les trois frères de Taez »).

Ces drames ne sont donc pas la conséquence de mon propre regard, mais du regard d’un Occident que je porte malgré moi, que les Yéménites me font porter malgré moi : Ziad sait que je me convertirai un jour ou l’autre - du moins se sent-il obligé d’agir sur cette base (et je trouvais ça extrêmement pervers à l’époque). En effet, l’Islam et l’Occident ne sont pas deux continents culturels distincts, reliés par la seule bonne volonté du sociologue (effet Villepin). Parce qu’ils sont issus de la même matrice monothéiste*, l’Occident est le lieu d’une exigence morale dont la société musulmane ne peut faire totalement abstraction. Et réciproquement l’observateur, s’il porte un regard strictement sociologique, se place dans une situation intenable. Ce dont je finis par prendre acte, à travers ma conversion.

L’explication du malheur a donc joué un rôle crucial dans ma conversion à l’islam (septembre 2007). Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Il faut encore que des gens quelque part - en dehors de mon « terrain » - acceptent d’être témoins de cette conversion. Cela ne s’est toujours pas produit à ce jour. Les musulmans que je rencontre préfèrent faire porter la perversité à la sociologie. C'est bien légitime, mais dans ce cas il ne faut pas collaborer. Du tout.

Séquence n°2 (2011-2018)

Déjà fin 2010, j’avais décidé de ne plus retourner à Taez avant d’avoir un salaire de sociologue, avant d’avoir été compris dans mon propre pays. Je ne pouvais plus longtemps faire peser mes difficultés à cette famille, causer des dissensions internes (entre Yazid et Ziad, entre Ammar et Yazid…) en leur demandant de croire à notre histoire. Je devais me retirer par respect pour eux, cesser d’interagir avec Ziad - auquel cas Yazid s’engageait tacitement à ne plus l’enfermer.
Cela n’a pas empêché d’autres drames, mais parce que l’Histoire basculait…
Dans toute cette seconde séquence, les malheurs sont déclenchés par mes initiatives (passées ou présentes), mais aggravés par une dégradation vertigineuse de la situation, dont nous peinons de loin à prendre la mesure.

1) Le geste de Waddah, vers la fin de l’année 2011.
Comprenant que le Printemps Arabe n’apportera pas la résolution de notre histoire (comme il avait d'abord voulu le croire), il décide d’en tenir responsable Ziad, et se libère ainsi d’une culpabilité contractée huit ans plus tôt (octobre 2003). Comme le régime s’effondre, les Yéménites règlent leurs comptes, se replient sur leurs clans respectifs. Un coup de poignard sur son cousin maternel, pour le symbole. Waddah m’a souvent recontacté depuis, et il évoque chaque fois la perversité de Ziad (et des Taezis plus généralement), il n’en démord pas jusqu’à ce jour.

Ziad évoque cet évènement dans un post du 22/08/2023
(aussi le 8/12/2025, et sans doute bien d'autres : j'ai exhumé ces posts aléatoirement…) :

« Attachée à cette publication, la photo de ma main gauche, la paume gauche a reçu un coup à l'arme blanche (une jambiyya°). En l'an 2010 probablement [sic], quand j'ai commencé à crier dans les rues pour faire la bonne annonce au nom du glorieux Messie fils d'al-Maryam. Mon cousin (maternel) m'a agressé et menacé par le message du prophète Mohammed, et qu'ils vont me tuer si je je crie ou si je parle du Messie. Et ils n'ont pas bougé ni mon père ni ma mère ni mon frère, tous les habitants étaient tous d'accords pour me tuer. »

2) Résumé de L'affaire Bassâm (2013) :

En janvier 2013, je suis retenu pour une conférence internationale à Londres sur le thème Yemen : challenges for the future. Sentant qu’elle sera peu ou prou ma dernière prise de parole dans le monde académique, je décide de centrer mon intervention sur Ziad. Celui-ci répond quelques mois plus tard en agressant physiquement son voisin Bassâm, figure du double discours dans ma maîtrise rédigée dix ans plus tôt (2003).
Bassâm reçoit donc un poing dans la figure, totalement arbitraire en apparence, qui lui casse plusieurs molaires. L’affaire aurait pu en rester là. Sauf que Yazid se trouve fragilisé en tant que « shérif » local (‘âqil). Sa fiabilité est mise en cause, dans ce contexte où chacun se replie sur son clan, la société yéménite commençant à basculer dans le chaos (même si la guerre n'éclatera vraiment qu'en 2015). Après m’avoir mis au défi de revenir au Yémen (en vertu de notre accord tacite depuis 2010 - voir ci-dessous ma réponse, assez irréaliste…), Yazid décide donc d'emprisonner ce frère incontrôlable. Mais il devra pour cela le maîtriser lui-même, les forces de police ne se déplaçant déjà plus à ce stade. Or l’opération tourne mal pour Yazid et ses hommes : une balle tirée sur Ziad blesse grièvement à la tête son voisin Wâ’il (aussi un personnage de mon premier travail), venu en renfort pour le maîtriser.
Dans la confusion, Ziad parvient à s’échapper au village sur le terrain de son père, près d’al-Râhida, dont il ne reviendra qu’en 2018 (suite à son incarcération par les rebelles houthis). Il fera référence à cet épisode dans un post Facebook de 2023 : « …Ils étaient décidés à me tuer mais je m'en suis sorti par le nom du Seigneur Jésus (Yasu') le glorieux. La balle est toujours présente dans ma poitrine, je crois qu'elle est dans le coeur ou dans les poumons, mais je survis toujours au nom du Seigneur Jésus le Messie… ».

· 2026/10/03 11:38

3) Incarcération par les Houthis
À la suite de toute cette affaire, Ziad se réfugie dans son village, où il continue d’annoncer l’imminence du Jugement Dernier, et de se proclamer « roi des Israéliens » (✍︎Z). En 2015 lorsque la guerre éclate, la zone est occupée par les rebelles houthis, mais ils le laissent tranquille. Jusqu’au jour où je tente d’entrer en contact avec lui via l’épicerie du village, l’été 2018 (en lien avec mon chantier « scène primitive »).
Encore par mon initiative, donc. Et je n'ai pas du tout les moyens d'assumer derrière (c'est Yazid qui s'arrange pour le faire libérer).

Le mauvais œil (février 2011)

Un samedi matin, au mois de février 2011, Florence Weber me donne rendez-vous au laboratoire de sciences sociales de l’École Normale Supérieure. Elle veut comprendre ce qui se passe entre moi et cette famille. Le labo est désert, il n’y a personne dans les couloirs, nous nous mettons dans la salle de réunion. Pas de téléphone qui sonne, pas d’e-mail notifié sur l’écran. Juste un arbre de parenté, une chronologie de dates sur une feuille de brouillon, et elle m’écoute.
Ayant commencé à dix heures, nous terminons bien au-delà de midi. Le ton est monté : elle a mis fin à l’entretien, et en début d’après-midi elle m’envoie un mail :

- « Cette famille a le mauvais œil. On est parfois confronté à ces situations sur le terrain. Vous ne pouvez rien faire. »
- « Le mauvais œil, c’est vous. », je lui réponds en substance. Pas de manière aussi sèche bien sûr…

Florence Weber a été ma tutrice à l’ENS, celle qui a accompagné ma reconversion de la physique vers les sciences sociales, à partir de l’automne 2001. Pour moi, elle reste associée à la compétence universelle des sciences sociales, idée à laquelle j’ai longtemps voulu croire aussi. Dix ans plus tard, elle ne veut pas entendre la nouvelle ramenée du Yémen - mais elle n’est pas spécialiste de l’Islam et je ne peux pas lui en vouloir. D’ailleurs, personne ne m’a forcé à croire aux sciences sociales, pas plus qu’on ne m’a forcé à devenir musulman. Au fond, je ne peux me retourner que vers la Communauté, que je connais encore à peine à cette date2).

Prendre de la hauteur

N’en déplaise aux sciences sociales « engagées » (elles le sont de moins en moins en pratique), l’engagement suppose toujours une forme de damnation dualiste* (phase B sur le schéma). Parce que la perception complète, holistique, n’appartient qu’à Allah. La croissance de tout organisme s’organise entre un pôle végétatif et un pôle animal, dès les premiers stades de l’embryogenèse*. Et de même, tout observateur est enfermé dans une forme de dualisme, tiraillé entre son assise et son visage, tant qu’il demeure engagé. Le chercheur ne peut se rapprocher d’une perspective holistique qu’en choisissant l’option du retrait. Un retrait qui se construit, que l’on soit sociologue3), que l’on soit musulman, ou les deux à la fois…

Le détroit de Bab el-Mandeb vu de l'Espace.

Ces toutes dernières années, la crise du système mondial s’est refocalisée brusquement. D’abord sur la Palestine (octobre 2023), puis sur le détroit d’Ormuz (mars 2026), et ces toutes dernières semaines sur Bab el-Mandeb, c’est-à-dire sur Taez. Or si une chose caractérise le mouvement houthi (et tous les mouvements « à l’iranienne »), c’est une certaine manière de faire porter la perversité à l’Occident, systématiquement. Mais ce comportement ne caractérise-il pas tous les musulmans diplômés*? En contexte minoritaire*, la religiosité sunnite est comme le régime iranien : presque annihilée par la puissance militaire occidentale, mais qui se gargarise de pouvoir encore lui envoyer quelques missiles. Or les choses en vont toujours autrement sur le terrain…

La question est de savoir si cette ville, qui résiste depuis 2015 au blocus des rebelles houthis, va finalement leur tomber entre les mains en 2026, juste parce que Trump craint de perdre les élections domestiques de mi-mandat. Les spécialistes sont prêts à l’envisager bien sûr (France Culture, le 18 septembre 2026). Ceux qui observent le Yémen dans un bocal ont souvent eux-mêmes la mémoire de poissons rouges. Moi je ne travaille plus sur ce pays, et je n’ai pas de boule de cristal, mais je peux dire ceci : de la géopolitique du Moyen Orient dépend la conjoncture intellectuelle d’une époque. Or la notre cherche confusément la sienne. L’histoire ne peut se terminer comme ça.

Rédigé le 22 septembre 2026
mis en ligne le 8 octobre, pour éclairer ce post de Ziad :
✍︎Z:2025.12.08 Le Messie tombé du ciel en 2003

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1)
Elles sont neuf dans la version coranique (17:101).
2)
Depuis ma conversion au Yémen, j’avais surtout fréquenté la diaspora yéménite (à Marseille) et une communauté d’étudiants musulmans (à la résidence universitaire d’Antony).
3)
Voir la leçon de Florence Weber, en février 2004.
fr/comprendre/processus/malheur.1791473494.txt.gz · Dernière modification : de mansour

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