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L'affaire Bassâm (2013)

Il y a deux affaires Bassâm : celle de 2013 et celle survenue dix ans plus tôt - cf la page La conversation avec Bassâm - évidemment beaucoup moins grave, mais qui était déjà une petite affaire en elle-même.

En mai 2013, quatre mois après ma dernière intervention sur le Yémen, lors d'un colloque international à Londres sur l'avenir du pays, Ziad poignarde frappe au visage l'un de ses voisins, Bassâm, qui a été un personnage de ma maîtrise dix ans plus tôt.

En août 2004, de retour à Taez après la rédaction de ma Maîtrise, j'en avais donné à Ziad un exemplaire. Il ne pouvait pas le lire évidemment, mais je lui en avais exposé le contenu en détail. Si Ziad s'intéressait assez peu au fond de mes analyses, il s'était amusé de ce que j'avais consacré une partie au comportement de Bassâm, dans le cadre d'une analyse sur les différentes « scènes sociales » (partie 7, pp. 44 à 52). En effet, Bassâm était le premier jeune du quartier à s'être désolidarisé de la mise en scène : pour cela, il m'avait abordé un jour sur le carrefour, nous avions pris un café, et à ma grande surprise il avait déconstruit devant moi le mythe du Za'îm, en des termes bêtement sociologiques…

En fait Ziad se souvenait très bien du rôle qu'avait joué Bassâm dans cette période : il avait eu connaissance de cette conversation, et il avait parfaitement compris l'effet qu'elle avait eu sur moi (voir page C014). Donc cela lui avait plu de constater, un an plus tard, que j'avais finalement su reprendre cette conversation de manière critique, malgré la confusion qui était la mienne sur le moment…

⇒ traité sur la page La conversation avec Bassâm

En janvier 2013, j'ai brûlé ma dernière cartouche dans le monde académique, avec une communication intitulée « Faire de l'ethnographie au pays des informateurs » (voir ci-dessous). Je précise que depuis 2010, je n'interagis quasiment plus avec Ziad, mais celui-ci comprend très bien ma situation : il me sait isolé dans mon propre pays, autant qu'il l'est lui-même. Par ce geste, il trouve tout de même un moyen d'accuser réception de mon travail.

En mai 2013, donc, je reçois sur mon répondeur téléphonique un message énigmatique de son frère Yazid (qui ne m'a pas parlé depuis 2010) : il m'annonce que le sang à coulé, et il me donne une semaine pour revenir au Yémen. Il me donne ainsi une chance d'assumer mes responsabilités, avant de renvoyer Ziad en prison. Mais pour ma part, j'ai beaucoup de mal à me figurer la situation depuis la France. Quand je reçois le message, je commence par fantasmer que Ziad a tué Waddah (avec lequel je parlais au téléphone quelques jours plus tôt, et il me disait son intention de revenir à Taez…). Je finis par obtenir des détails par des voies détournées, et c'est plutôt un soulagement. Finalement je ne reviendrai pas, je n'en ai pas la force. La situation là-bas est déjà chaotique, avec la Révolution qui s'enlise depuis deux ans, et je suis surtout trop isolé. Plus personne en France, même parmi mes frères en islam, qui comprenne mon histoire, pourquoi je m'acharne encore à me battre contre les moulins académiques. Bien sûr je pourrais piocher dans l'héritage de mon père pour payer le billet, mais mes proches me soutiennent déjà à bout de bras depuis cinq ans : je ne peux pas leur faire le coup de repartir maintenant et de plonger dans la guerre sans parachute. J'envoie une lettre pour m'expliquer (voir ci-dessous), mais je ne repars pas, pas dans ces conditions.

Finalement Ziad parviendra à s'échapper dans la confusion, au moment où Yazid vient pour l'arrêter (c'est ce dernier qui fait couler le sang pour de vrai, en blessant involontairement son voisin Wâ'il, le grand frère de Ramzî son homme de main, appelé pour l'occasion). Banni de son quartier, Ziad vivra toutes les années suivantes sur un terrain hérité de son père, mendiant pour s'alimenter dans le souk de la petite ville voisine d'al-Rahidah, jusqu'à son arrestation par les Houthis à l'été 2018.

Ma dernière cartouche (2013)

(Extrait de mon site de 2021)

J’ai grillé ma dernière cartouche à Londres, lors d’un colloque international sur l’avenir du Yémen, en janvier 2013. Dix ans que je faisais du terrain dans la ville de Taez, cinq ans que la « schizophrénie » de Ziad s’était déclarée. Et deux ans plus tôt (2011), Taez avait pris la tête de la révolution. Les spécialistes s’intéressaient soudain à mon travail - mais il s’agissait surtout d’analyser la pseudo-folie de Ziad, et les contradictions de la situation d’enquête : je savais déjà que mes collègues ne sauraient rien en faire. Alors j’ai enregistré ma communication, et je l’ai mise en ligne sur Facebook.

Intervention au colloque “Yemen, challenges for the future”, le 12 janvier 2013.
(lien - Démarrer directement à 8:45, sur la séquence de schizophrénie).

J’avais quitté le Yémen à la fin de l’année 2010, sur un accord tacite avec son frère Yazid : je m’engageais à ne pas interagir avec Ziad, en l’échange de quoi il consentait à ne plus l’enfermer. J’avais tout de même quelques nouvelles : depuis l’enlisement de la Révolution, Ziad errait dans les rues en se prenant pour Jésus. Il annonçait que le Jugement Dernier allait se produire à Taez, et invitait les gens à le suivre pour être sauvés.
En France, personne ne me croyait. Avec cette vidéo, je voulais faire réagir les Yéménites. Je rompais ainsi le pacte avec Yazid, mais je ne pouvais plus faire autrement.

Quelques semaines plus tard, au début du printemps 2013, Ziad a poignardé Bassam au visage. C’était leur voisin, entrepreneur dans l’importation de produits pharmaceutiques, un jeune homme sans histoires, juste un peu bavard… Dans ma maîtrise dix ans plus tôt, j’avais longuement analysé la différence de son discours, selon qu’il me parlait sur la place ou à l’intérieur du quartier (voir page 45 de mon mémoire de maitrise). Ziad comprenait parfaitement la situation, mais comment le faire savoir au monde ? Un matin il attrape Bassam par derrière, et lui plante un poignard dans la joue.
[Correction 2022 : en fait il lui a donné un coup de poing tellement fort que Bassâm a perdu plusieurs dents (j'avais juste mal compris…)].

Yazid me laisse un message : il me donne une semaine pour revenir assumer mes responsabilités. Mais cela fait cinq ans que je n’ai plus de salaire, ma famille me soutient à bouts de bras, j’ai perdu toute crédibilité aux yeux de tous… Là-bas, la situation est de plus en plus chaotique… Je ne peux pas y aller.
L’arrestation tourne mal, et Ziad réussit à s’enfuir. Il se réfugie dans les montagnes, sur un terrain appartenant à son père, non loin de la bourgade d’al-Rahidah. Il vivra là-bas toutes les années suivantes, en mendiant dans le souk. Moi je m'installe à Sète pour prendre un nouveau départ, et peut-être l’aider un jour.

Lettre à Yazid, chef de quartier (2013)

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fr/comprendre/moments/2013_05-affaire_bassam.txt · Dernière modification : 2022/09/07 21:26 de mansour