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4:157 Ils ne l’ont point crucifié
✎ Tiré de sourate n°4 Les femmes النساء (médinoise, 176 versets).
À propos de la mort de Jésus, le Coran tente de « pacifier le terrain » dans le verset 157 de la sourate Les Femmes, en contestant à la fois la mémoire juive (présumée) de l'évènement et les « conjectures » de la tradition chrétienne :
[156] Ce châtiment, [les Juifs] l’ont bien mérité en raison de leur infidélité et à cause de l’ignoble calomnie qu’ils ont fait courir sur Marie, [157] et également pour avoir dit : «Nous avons tué le Messie, Jésus, fils de Marie, prophète de Dieu», alors qu’ils ne l’ont point tué et qu’ils ne l’ont point crucifié, mais ont été seulement victimes d’une illusion, car même ceux qui se sont livrés ensuite à des controverses à son sujet sont encore réduits, faute de preuves, à de simples conjectures. En réalité, ils ne l’ont point tué, [158] mais c’est Dieu qui l’a élevé vers Lui, car Dieu est Puissant et Sage.
Une querelle islamo-chrétienne
L'exégèse musulmane retient majoritairement que Jésus n'a pas été crucifié du tout, comme il est dit en toutes lettres au milieu du verset 157. La négation de la crucifixion constitue un « marqueur identitaire » particulièrement fort, hier comme aujourd'hui, puisqu'à l'évidence elle frappe de vacuité l'ensemble du dogme chrétien. Cependant il n'est pas sûr que ce soit le sens original. L'ensemble du passage autorise d'autres interprétations, aujourd'hui privilégiées par le courant universitaire historico-critique, mais déjà présentes dans l'exégèse musulmane (voir sur Wikipedia : Mort de Jésus de Nazareth dans l'islam, et le commentaire du Study Quran reproduit ci-dessous).
On peut simplement retenir que les juifs ne sont pas les véritables auteurs de la mort de Jésus, et que certains aspects du dogme chrétien sont sans fondement. Retenir surtout que Jésus n'a pas été abandonné par Dieu, idée particulièrement choquante pour les musulmans et qu'ils associent à la crucifixion - mais en fait la tradition chrétienne le disait déjà d'une autre manière (voir Psaume 22).
Rappelons que le Coran ne conteste ni la virginité de Marie (verset 156 ci-dessus), ni que Jésus soit « l'esprit » de Dieu (4:171) et un « mot » de Lui (3:45), ni même qu'il ait été rappelé au Ciel (verset 158 ci-dessus). Il ne conteste pas la réalité de sa mission et de sa persécution, mais se contente de ramener celle-ci à sa juste place.
Les vraies divergences théologiques avec le christianisme, concernant la divinité de Jésus ou sa qualité de « fils de Dieu », sont exprimées très explicitement et à plusieurs reprises au fil du texte. Ce passage-là paraît d'autant plus ambigu par comparaison - en particulier l'expression très allusive shubbiha lahum, « ils ont été victimes d’une illusion ».
Interprétation laïque
En tant qu'anthropologue, ce verset me parle de la difficulté inhérente aux sciences sociales, toujours écartelées entre le vécu des acteurs et la faiblesse des interprétations surplombantes.
Dit autrement, ce verset nous parle de la Trahison des images (d'après Magritte) :
Insister sur la non-crucifixion de Jésus, c'est souligner que Jésus n'est pas hors de l'Histoire - pas plus que l'Empire Romain, pas plus que les universitaires du courant historico-critique (c'est tout de même paradoxal qu'il faille le leur rappeler…).
Avec ce shubbiha lahum, le Coran vise surtout la crucifixion en tant que symbole : en tant que signifiant étroitement lié à l'expérience historique romaine, devenu obsolète dans l'Arabie du VIIème siècle, et dont il s'agit de désintriquer l'héritage chrétien.
Il se trouve que depuis la Renaissance, la chrétienté latine a eu précisément la démarche inverse : elle a cherché à ré-intriquer aux symboles de l'antiquité l'expression de sa foi - pas seulement dans l'architecture des églises, aussi dans les domaines intellectuels et scientifiques.
En toute logique, la reconnaissance préalable de ce « chassé-croisé » devrait former le socle des études historico-critiques modernes, lorsqu'elles prétendent apporter quelque chose de neuf à une exégèse musulmane déjà dotée de son propre héritage critique. Je ne suis pas spécialiste de ce domaine, mais cela ne me semble pas être le cas.
Souvent ces démarches me frappent plutôt par leurs accents « positivistes » :
- une focalisation sur un contexte historique donné, au détriment de l'histoire globale,
- dans l'ignorance des considérations épistémologiques générales, sous-jacentes à toute recherche en sciences sociales
– soit tout ce que Bateson appelle la structure qui relie*.
En conséquence de quoi, sous couvert de laïcité, ces approches ne font que « jeter de l'huile sur le feu » de vieilles rivalités confessionnelles, sans doute inconsciemment.
Peut-être cette neutralité serait-elle plus crédible - puisqu'ils s'en réclament « au nom de la Science » - si elle s'ancrait dans une véritable culture scientifique de sciences sociales généralistes, ménageant la possibilité d'un dialogue méthodologique avec l'ethnographie réflexive, et l'anthropologie du monde contemporain.
The Study Quran on verse 4:157
(Accessible ici, pp 481-483)
157 : and for their saying, “We slew the Messiah, Jesus son of Mary, the messenger of God”—though they did not slay him; nor did they crucify him, but it appeared so unto them. Those who differ concerning him are in doubt thereof. They have no knowledge of it, but follow only conjecture; they slew him not for certain.
Although the Quran addresses and criticizes the Christian belief in the Trinity (v. 171; 5:73) and the divinity of Jesus (5:17, 72, 116; 9:31), this is the only passage that addresses the belief in Christ’s crucifixion and death. It does not come in the context of a critique of Christian belief, however, but rather as part of a lengthy passage criticizing historical incidents of Jewish unfaithfulness to their covenant. It is important to note that here the critique is not aimed directly at the belief in Christ’s crucifixion and death, but rather at the Jews’ claim to have killed him. Their claim, seen as their way of mocking and dismissing Jesus’ prophethood (Z), is understood in the context of the Quranic assertion that the Israelites or Jews rejected some of the prophets that had been sent to them (in v. 155 and elsewhere).
Although the verse only directly criticizes a Jewish claim to have killed and crucified Jesus, it is widely understood in the Islamic tradition as meaning that Jesus was not crucified or killed at all; it only appeared so unto them, that is, to the Jews as well as to most of Jesus’ followers. Various accounts are given to explain how it appeared so unto them. According to some commentators, when the Jewish authorities came to arrest Jesus, he was among a group of his followers. They did not know who among them was Jesus, because a Divine ruse had made them all appear the same, and one of Jesus’ followers was thus taken and killed in his place (IK, Ṭ, Z). Some accounts indicate that one of Jesus’ followers in particular volunteered to sacrifice himself by assuming Jesus’ likeness (IK, Ṭ, Z). According to one account, this follower was crucified (i.e., publicly exposed) after being killed (IK). This follows the order mentioned in the verse itself: they did not slay him; nor did they crucify him, and in general, Muslims understood crucifixion as a punishment carried out after death in most, but not all, cases.
Another account from Wahb ibn Munabbih (d. early second/eighth century), an early commentator who brought his knowledge of Judeo-Christian teachings to bear on Quranic interpretation, claims that it was one of Jesus’ perfidious followers (presumably Judas) who, after attempting to betray Jesus, was made to assume Jesus’ appearance and was killed in his stead. (IK, Ṭ, Z). Because most accounts indicate that it appeared not only to the Jews, but also to all or most Christians, that Jesus had been killed, al-Ṭabarī argues that no blame or accusations of dishonesty can be leveled at Christians who believe in Jesus’ death and crucifixion.
The idea that someone was killed in Jesus’ stead after having assumed his likeness, voluntarily or otherwise, is found widely throughout the commentary tradition. A notable exception to this is al- Rāzī, who finds the idea that God would perpetrate such a deception in the physical realm, particularly as it relates to individual identity, unacceptable. If we cannot rely on our senses to identify individuals, then the proper application of Islamic Law, which is dependent upon physical witnessing and upon the certainty of people’s identities in matters of marriage and so forth, would be called into doubt. It is worth noting, however, that there are other Quranic accounts of providential Divine “deception,” such as when God is said to have altered the believers’ perception of the enemy army at Badr, so that they would not be discouraged by the enemy’s greater size (see 8:43 and commentary).
Those who differ concerning him may refer specifically to the Jews, who were unsure whether they had really killed Jesus (Ṭ, Z) and so follow only conjecture regarding the matter. Others, however, consider this to refer to the Christians who differ over Jesus’ nature—divine or human—and thus on the issue of whether he was crucified only in his “human” aspect, but not in his “divinity” (Q). Concerning him can also be read as “concerning it,” meaning the entire affair of the crucifixion, a reading preferred by al-Zamakhsharī. They slew him not for certain may refer to Jesus, indicating certainty that he was not slain, in contrast to the “doubts” and “conjectures” of those who differ concerning him. This last line of the verse, however, may be read idiomatically to mean “they did not kill [their doubt] about the matter”; that is, they remained in a state of doubt and conjecture (M, Q).
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