Masturbation (processus)

Reprise incident du 4 octobre 2003.

Note du 4 juillet 2022

Si ce n’était la honte structurelle des sciences sociales, il faudrait remplacer la problématique d’homosexualité par une problématique de masturbation.

La notion d’homosexualité a joué un rôle important dans mon enquête, à travers la notion voisine d’homoérotisme que j’ai adoptée en 2006 avec ma directrice de thèse. Mais dans mon histoire avec le Hawdh al-Ashraf, l’idée d’homosexualité apparaît en fait assez tardivement : seulement en juin 2004, huit mois après mon retour de mon premier terrain dans la société yéménite, et en lien avec une rupture amoureuse. Sur le point de retourner là-bas, j’appelle alors « homosexualité » ce qui me relie à la société yéménite, mais ce mot recouvre en fait un positionnement dans la société française, sur le plan affectif et existentiel.

À l’origine ce qui se produit lors de mon premier séjour (juillet-octobre 2003) n’a rien à voir avec de l’homosexualité : une personne se présente à moi dans la Capitale Sanaa, qui est prête à me parler de ce que j’ai observé à Taez, à condition que je consente à un rapport sexuel. Moi je ne tiens pas à retourner à Taez à ce stade, et j'accepte finalement ce marché. N’étant pas a priori disposé pour ce rapport, je me masturbe afin qu’il soit physiologiquement possible. À ce dernier détail près, on trouvera ici toutes les précisions nécessaires quant aux circonstances immédiates de ce dénouement (y compris sur la personne en question, dans quelle mesure elle-même n'a pas été un peu piégée). Quoi qu’il en soit, telles sont les conditions de mon premier arrachement au terrain, de mon premier passage à l'écriture. Et je ne l’ai jamais oublié.

Cette précision étant posée, il est plus facile de comprendre le paradoxe et l’injustice criante que je vis depuis une vingtaine d’années. On me soupçonne d’être passé à l’acte sur le terrain, d’avoir entretenu avec la société yéménite un rapport non-scientifique, biaisé par une « implication excessive ». En réalité dans la logique de mon travail, cet acte est précisément ce qui me permet de ne pas profaner mon terrain : ce qui me permet de sauver la face malgré le passage à l’écriture, et de poursuivre ma démarche en ayant conservé l’essentiel de mes intuitions, l’essentiel de mon crédit dans la société locale. C’est d’ailleurs ce qui fait sortir Ziad de ses gonds, les années suivantes, du fait qu’il est le premier témoin de cette situation. Si notre histoire n'a pas sa place dans l'université, pourquoi alors développer les études de genre, les études féministes ? Pourquoi encourager la réflexivité, et la féminisation de l’activité scientifique plus généralement ? Cet acte instinctif est certainement le plus grave de toute ma vie, mais c’était un acte de survie subjective et intellectuelle, et il n’est pas concevable de le regretter (cf la notion d’exploration et ses implications philosophiques).

Fondamentalement, cet acte m’a permis d’accéder à une leçon épistémologique plus générale, à laquelle les sciences sociales n’en finissent pas de se dérober : ce primat accordé à l’induction par le cartésianisme, qui apparaît suspect aux épistémologues comme Gregory Bateson. Au fond, cette suprématie de l'induction n'est-elle pas l’indice d’une masturbation? Comme bon nombre de peuples du Sud à l’ère postcoloniale, les Yéménites ont pensé tirer parti de cette erreur épistémologique, et ils paient aujourd’hui l’addition. Aussi, je ne vois pas bien comment le Yémen pourrait se relever, avant que notre histoire ait pu être entendue…

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