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L'affaire Bassâm (2013)

L'essentiel

En janvier 2013, je suis retenu pour une conférence internationale à Londres sur le thème Yemen : challenges for the future. Je décide de centrer mon intervention sur Ziad, sentant qu’elle sera peu ou prou ma dernière prise de parole dans le monde académique. Celui-ci répond quelques mois plus tard en agressant physiquement son voisin Bassâm, figure du double discours dans ma maîtrise rédigée dix ans plus tôt (2003).
Bassâm reçoit donc un poing dans la figure, totalement arbitraire en apparence, qui lui casse plusieurs molaires. L’affaire aurait pu en rester là. Sauf que Yazid se trouve fragilisé en tant que « shérif » local (‘âqil). Sa fiabilité est mise en cause, dans ce contexte où chacun se replie sur son clan, la société yéménite commençant à basculer dans le chaos (même si la guerre n'éclatera vraiment qu'en 2015). Après m’avoir mis au défi de revenir au Yémen (en vertu de notre accord tacite depuis 2010 - voir ci-dessous ma réponse, assez irréaliste…), Yazid décide donc d'emprisonner ce frère incontrôlable. Mais il devra pour cela le maîtriser lui-même, les forces de police ne se déplaçant déjà plus à ce stade. Or l’opération tourne mal pour Yazid et ses hommes : une balle tirée sur Ziad blesse grièvement à la tête son voisin Wâ’il (aussi un personnage de mon premier travail), venu en renfort pour le maîtriser.
Dans la confusion, Ziad parvient à s’échapper au village sur le terrain de son père, près d’al-Râhida, dont il ne reviendra qu’en 2018 (suite à son incarcération par les rebelles houthis). Ziad fait référence à cet épisode dans un post Facebook de 2023 :

« …Ils étaient décidés à me tuer mais je m'en suis sorti par le nom du Seigneur Jésus (Yasu') le glorieux. La balle est toujours présente dans ma poitrine, je crois qu'elle est dans le coeur ou dans les poumons, mais je survis toujours au nom du Seigneur Jésus le Messie… ».

En mai 2013, quatre mois après ma dernière intervention sur le Yémen, lors d'un colloque international à Londres sur l'avenir du pays, Ziad poignarde frappe au visage l'un de ses voisins, Bassâm, qui a été un personnage de ma maîtrise dix ans plus tôt.

En août 2004, de retour à Taez après la rédaction de ma Maîtrise, j'en avais donné à Ziad un exemplaire. Il ne pouvait pas le lire évidemment, mais je lui en avais exposé le contenu en détail. Si Ziad s'intéressait assez peu au fond de mes analyses, il s'était amusé de ce que j'avais consacré une partie au comportement de Bassâm, dans le cadre d'une analyse sur les différentes « scènes sociales » (partie 7, pp. 44 à 52). En effet, Bassâm était le premier jeune du quartier à s'être désolidarisé de la mise en scène : pour cela, il m'avait abordé un jour sur le carrefour, nous avions pris un café, et à ma grande surprise il avait déconstruit devant moi le mythe du Za'îm, en des termes bêtement sociologiques…

En fait Ziad se souvenait très bien du rôle qu'avait joué Bassâm dans cette période : il avait eu connaissance de cette conversation, et il avait parfaitement compris l'effet qu'elle avait eu sur moi (voir page C014). Donc cela lui avait plu de constater, un an plus tard, que j'avais finalement su reprendre cette conversation de manière critique, malgré la confusion qui était la mienne sur le moment…

⇒ traité sur la page La conversation avec Bassâm

En janvier 2013, j'ai brûlé ma dernière cartouche dans le monde académique, avec une communication intitulée « Faire de l'ethnographie au pays des informateurs » (voir ci-dessous). Je précise que depuis 2010, je n'interagis quasiment plus avec Ziad, mais celui-ci comprend très bien ma situation : il me sait isolé dans mon propre pays, autant qu'il l'est lui-même. Par ce geste, il trouve tout de même un moyen d'accuser réception de mon travail.

En mai 2013, donc, je reçois sur mon répondeur téléphonique un message énigmatique de son frère Yazid (qui ne m'a pas parlé depuis 2010) : il m'annonce que le sang à coulé, et il me donne une semaine pour revenir au Yémen. Il me donne ainsi une chance d'assumer mes responsabilités, avant de renvoyer Ziad en prison. Mais pour ma part, j'ai beaucoup de mal à me figurer la situation depuis la France. Quand je reçois le message, je commence par fantasmer que Ziad a tué Waddah (avec lequel je parlais au téléphone quelques jours plus tôt, et il me disait son intention de revenir à Taez…). Je finis par obtenir des détails par des voies détournées, et c'est plutôt un soulagement. Finalement je ne reviendrai pas, je n'en ai pas la force. La situation là-bas est déjà chaotique, avec la Révolution qui s'enlise depuis deux ans, et je suis surtout trop isolé. Plus personne en France, même parmi mes frères en islam, qui comprenne mon histoire, pourquoi je m'acharne encore à me battre contre les moulins académiques. Bien sûr je pourrais piocher dans l'héritage de mon père pour payer le billet, mais mes proches me soutiennent déjà à bout de bras depuis cinq ans : je ne peux pas leur faire le coup de repartir maintenant et de plonger dans la guerre sans parachute. J'envoie une lettre pour m'expliquer (voir ci-dessous), mais je ne repars pas, pas dans ces conditions.

Finalement Ziad parviendra à s'échapper dans la confusion, au moment où Yazid vient pour l'arrêter (c'est ce dernier qui fait couler le sang pour de vrai, en blessant involontairement son voisin Wâ'il, le grand frère de Ramzî son homme de main, appelé pour l'occasion). Banni de son quartier, Ziad vivra toutes les années suivantes sur un terrain hérité de son père, mendiant pour s'alimenter dans le souk de la petite ville voisine d'al-Rahidah, jusqu'à son arrestation par les Houthis à l'été 2018.

Ma dernière cartouche (2013)

(Extrait de mon site de 2021)

J’ai grillé ma dernière cartouche à Londres, lors d’un colloque international sur l’avenir du Yémen, en janvier 2013. Dix ans que je faisais du terrain dans la ville de Taez, cinq ans que la « schizophrénie » de Ziad s’était déclarée. Et deux ans plus tôt (2011), Taez avait pris la tête de la révolution. Les spécialistes s’intéressaient soudain à mon travail - mais il s’agissait surtout d’analyser la pseudo-folie de Ziad, et les contradictions de la situation d’enquête : je savais déjà que mes collègues ne sauraient rien en faire. Alors j’ai enregistré ma communication, et je l’ai mise en ligne sur Facebook.

Intervention au colloque “Yemen, challenges for the future”, le 12 janvier 2013.
(lien - Démarrer directement à 8:45, sur la séquence de schizophrénie).

J’avais quitté le Yémen à la fin de l’année 2010, sur un accord tacite avec son frère Yazid : je m’engageais à ne pas interagir avec Ziad, en l’échange de quoi il consentait à ne plus l’enfermer. J’avais tout de même quelques nouvelles : depuis l’enlisement de la Révolution, Ziad errait dans les rues en se prenant pour Jésus. Il annonçait que le Jugement Dernier allait se produire à Taez, et invitait les gens à le suivre pour être sauvés.
En France, personne ne me croyait. Avec cette vidéo, je voulais faire réagir les Yéménites. Je rompais ainsi le pacte avec Yazid, mais je ne pouvais plus faire autrement.

Quelques semaines plus tard, au début du printemps 2013, Ziad a poignardé Bassam au visage. C’était leur voisin, entrepreneur dans l’importation de produits pharmaceutiques, un jeune homme sans histoires, juste un peu bavard… Dans ma maîtrise dix ans plus tôt, j’avais longuement analysé la différence de son discours, selon qu’il me parlait sur la place ou à l’intérieur du quartier (voir page 45 de mon mémoire de maitrise). Ziad comprenait parfaitement la situation, mais comment le faire savoir au monde ? Un matin il attrape Bassam par derrière, et lui plante un poignard dans la joue.
[Correction 2022 : en fait il lui a donné un coup de poing tellement fort que Bassâm a perdu plusieurs dents (j'avais juste mal compris…)].

Yazid me laisse un message : il me donne une semaine pour revenir assumer mes responsabilités. Mais cela fait cinq ans que je n’ai plus de salaire, ma famille me soutient à bouts de bras, j’ai perdu toute crédibilité aux yeux de tous… Là-bas, la situation est de plus en plus chaotique… Je ne peux pas y aller.
L’arrestation tourne mal, et Ziad réussit à s’enfuir. Il se réfugie dans les montagnes, sur un terrain appartenant à son père, non loin de la bourgade d’al-Rahidah. Il vivra là-bas toutes les années suivantes, en mendiant dans le souk. Moi je m'installe à Sète pour prendre un nouveau départ, et peut-être l’aider un jour.

Lettre à Yazid, chef de quartier (2013)

Original en arabe (traduction par Gemini en dessous).

Au nom d'Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

À Yazid Al-Khodshy, chef du quartier ('âqil) du carrefour de Hawdh Al-Ashraf.
Marseille, le 15 mai 2013

Tout d'abord, je tiens à exprimer ma tristesse quant à ce qui est arrivé à Bassam Al-Kabab la semaine dernière, qui est la dernière d'une série de catastrophes que le quartier a connues depuis mon arrivée en 2003. Cependant, j'insiste sur le fait que Ziad est le premier opprimé dans cette histoire, et moi après lui de manière indirecte ; il est donc de mon devoir de le défendre dans cette affaire. Bien sûr, je déteste qu'un seul individu paie à la place du groupe qui t'a désigné comme 'Aqil du quartier. Mais en y repensant, le choix de Bassam est logique, car il est l'un de tes plus proches partisans et porte une responsabilité ancienne dans cette histoire.

Je me souviens de certains événements de 2003, lors de mon premier séjour à Ta'izz. À l'intérieur du quartier, Bassam était le premier des hommes de la « cour royale » face à Ziad. Ensuite, je le retrouvais au carrefour, il nous emmenait à la buvette « Spécial » et me livrait une analyse sociologique de la situation des jeunes dans le quartier. Il m'expliquait que les jeunes étaient désœuvrés et que l'histoire de Ziyad sur le « leadership » (Za'ama) n'était qu'une blague…

Cependant, Ziad prenait ma recherche au sérieux. À travers l'histoire du « Za'im », il essayait de nous convaincre de l'Islam. Il tentait de nous montrer que les traits de caractère du Prophète (que la paix et le salut d'Allah soient sur lui) ont un grand impact social. Mais après quelques semaines, tous les jeunes se sont mis à agir comme Bassam Al-Kabab, ce qui m'a effrayé et m'a poussé à juger Ziad comme étant un individu despotique et malade. C'est ainsi qu'a débuté ma recherche sociologique dans le quartier de Hawdh Al-Ashraf.

J'ai mentionné les comportements de Bassam dans ma première recherche¹. Ce n'était pas à l'époque d'un point de vue moral, mais en tant que phénomène sociologique. Je suis retourné à Ta'izz un an plus tard et j'ai présenté la recherche à Ziyad. C'est cette observation en particulier qui lui est restée en tête, au point qu'il s'en servait pour mettre Bassam dans l'embarras. Quant à moi, je ne comprenais pas où était le problème (*'ayb*), car j'étais encore loin de l'Islam.

Cette année-là, je me concentrais sur un autre sujet, à savoir le phénomène des journaliers (shuqât) et leur situation sociale dans la ville. Bassam m'a vu une fois au carrefour et m'a dit avec un gentil sourire :

— « Ô Mansour, tu es un sursûr (un cafard)… »
Je lui ai dit : — « Que veut dire “sursûr” ? »
Il m'a répondu : — « Le sursûr est un tout petit oiseau. Tu le vois voler dans la cuisine, puis tu le vois voler dans les toilettes… ».

Bien sûr, je n'avais rien compris. Voilà qui est Bassam Al-Kabab.

Durant cette période, j'étais perdu et égaré, je cherchais n'importe quelle explication de n'importe quel côté. Mais à partir de 2004, j'ai découvert l'impact négatif de l'analyse sociologique sur la société. Je l'ai regretté, j'ai appris, et finalement, je suis entré dans l'Islam de mon plein gré en 2007.

Quant à Bassam, il n'a ni regretté ni appris, même en voyant les conséquences de cette histoire sur Ziyad. Et en 2009, il a soutenu ton élection à la fonction de 'âqil alors même que ton frère était enfermé à la prison centrale sans raison. Jusqu'à aujourd'hui, Bassam n'a pas compris sa responsabilité. Par exemple, fin 2010, il a repris le même discours alors que nous étions assis dans le quartier la nuit avec les jeunes. Il a dit devant moi avec le même sourire : « Le Français ne comprend pas que par la parole, nous nous adaptons aux circonstances ! Il nous a mis dans l'embarras une fois devant Ziyad… ». À ce stade, j'avais passé 24 mois dans le quartier de Hawd Al-Ashraf, mais « le Français ne comprend toujours pas! »… Moi, bien sûr, je l'ai écouté et je suis resté silencieux.

Il est certain que Bassam nous a fait du tort, à Ziad et à moi, tout comme les Yéménites nous ont fait du tort de manière générale. Bassam n'en est que l'exemple le plus saillant, mais Ziad a été contraint d'en faire un symbole car la vérité de notre histoire n'est toujours pas connue de sa famille et de son quartier à ce jour.

Bien sûr, vous dites : « Tout cela est à cause du Français! ». Moi, j'assume ma responsabilité dans le monde académique, chose que vous n'avez pas comprise en raison de votre ignorance et de votre focalisation sur vos intérêts personnels. Aujourd'hui, à Hawdh Al-Ashraf, qui apprécie par exemple ce que j'ai fait dans le milieu académique pendant la Révolution, et dont je paie le prix jusqu'à maintenant ?² Qui apprécie la position que j'ai exprimée à Londres il y a 4 mois lors d'une conférence internationale sur l'avenir du Yémen ?³

Le premier et le plus important des problèmes du Yémen, de mon point de vue, ce sont les relations avec les étrangers et la politique de l'hypocrisie. Si les experts avaient reconnu cela, le Yémen ne serait pas tombé dans une guerre civile. La « réalité sociale yéménite » dont parlent les experts n'est qu'une illusion générée par le régime actuel. Alors, qui nous a convaincus de ce point crucial : Ziyad ou Bassam??? Malgré cela, dans la famille et le quartier, Ziad est considéré comme un fou jusqu'à aujourd'hui. (« Le fou et son Français… »).

Jusqu'à présent, vous ne reconnaissez pas votre rôle dans notre histoire, et cela m'empêche de prouver ce que j'avance dans le milieu académique ; je suis donc entravé dans mes études jusqu'à ce jour. J'ai consacré ma vie à la liberté des Yéménites et au final j'ai tout perdu à cause de toi et de tes amis. Tu as choisi d'être 'âqil, tu as choisi de t'allier avec les hypocrites au lieu de les affronter avec la vérité. Tu dois maintenant en assumer la responsabilité. Telle est ma position.

Que la paix soit sur vous, ainsi que la miséricorde d'Allah et Ses bénédictions.

Mansour Vincent Planel
vincent.planel@ens.fr / +33682447461

¹ « Le Za'im et les frères du quartier. Une ethnographie du vide ». Mémoire de master en anthropologie à l'Université Paris-Nanterre (2004), http://www.academia.edu/2396682 et plus particulièrement pp. 45-46 : « Bassam et le Za'im : une relation ambivalente ».
² Par exemple, cet article (  ) que j'ai écrit sur mon blog dans le journal « Médiapart » le 10 avril 2011 et que j'ai envoyé à tous les Français spécialistes du Yémen
³ http://youtu.be/XnV2byEIIFQ / http://www.academia.edu/2394916

[Traduction le 3 octobre 2026. Pas si mal cette lettre finalement. Elle exprime peu ou prou ce que je dis aujourd'hui]

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