Le syllogisme du Za’îm

Le syllogisme est un raisonnement logique, où l’examen de deux propositions (ou plus) conduisent à une conclusion. Depuis Aristote*, la logique a étudié les règles de validité du syllogisme, qui ont formé le socle de toute pensée scientifique pendant 2000 ans. Un exemple classique de syllogisme logiquement valide (dit de type “Barbara”) est :

  1. Tous les hommes sont mortels ;
  2. Or Socrate est un homme ;
  3. Donc Socrate est mortel.

Bien qu’ils soient les seuls concevables rationnellement, ces syllogismes valides sont en fait assez rares dans l’activité mentale* du monde vivant. Dans les organismes, les écosystèmes ou les sociétés, on fait surtout usage de syllogismes bancals, comme par exemple :

  1. L’herbe est mortelle ;
  2. Or les hommes sont mortels ;
  3. Donc les hommes sont de l’herbe.

Ce type de syllogismes n’est devenu un objet scientifique légitime qu’au XXe siècle, avec le développement des logiques mathématiques non-aristotéliciennes, puis de la cybernétique*. Et pour les sciences sociales, dans l’oeuvre de l’anthropologue Gregory Bateson (1904-1980).

* * *

Au coeur de mon premier mémoire, il y a quelque chose comme un « syllogisme en herbe » :

  1. Tous les Za’îms s’inspirent du Prophète ;
  2. Or Ziad s’inspire du Prophète ;
  3. Donc Ziad est un Za’îm.

Remarquons d’abord que le syllogisme est « faux ». Si tous les éléments de la classe (« Za’îm ») ont une propriété commune (« s’inspirer du Prophète »), et si Ziad a cette propriété également, cela n’implique pas nécessairement que Ziad appartient à la classe des « Za’îm ».

Au fond, ce syllogisme bancal porte la marque de ce qui était mon obsession dans la phase de rédaction : il fallait rétablir la dignité de Ziad comme musulman - ou à vrai dire sa dignité tout court - malgré qu’il avait perdu la face.
Mais au cours de mon séjour, dans l’entourage de Ziad, on avait surtout tenté de me convaincre d’un autre syllogisme, de type « barbara » tout à fait valide :

  1. Ziad imite le Prophète
  2. Or Mansour imite Ziad
  3. Donc Mansour imite le Prophète.

Évidemment, je contestais la validité du syllogisme, car je n’étais pas là pour me convertir. Mais les Yéménites avaient du mal à le comprendre : toute la logique de l’apprentissage par observation participante, à leurs yeux, ne pouvait aboutir nulle part ailleurs qu’à ma conversion. Afin que l’enquête soit possible, j’avais dû m’employer à les convaincre du contraire, et faire exister un espace de discussion. À travers nos palabres autour du mot « Za’îm », nous nous étions peu à peu habitués à ces paradoxes, et aux « syllogismes en herbe » qui y étaient associés. Sauf qu’à un certain stade, l’entourage de Ziad avait fait volte-face. Après avoir joué le jeu pendant deux semaines, les jeunes s’étaient soudain employés à contester la vérité de la première proposition, et avec exhubérance : Ziad n’imitait pas le Prophète et il n’était pas un Za’îm, plutôt un tyran et un usurpateur (voir L'hypothèse du « viol fictionnel latent »). Était-ce là une forme de névrose expérimentale, comme ces dauphins qu’on place en situation de détresse psychologique, jusqu’à ce qu’ils fassent preuve d’une inventivité renouvelée dans les cascades qu’ils exécutent… ? Toujours est-il que les jeunes jouaient maintenant contre Ziad, et d’une manière qui n’était pas métaphorique. Après des journées particulièrement conflictuelles, celui-ci s’était finalement retiré dans son village.

D’où l’argumentaire de mon mémoire : évidemment je ne pouvais pas reprendre à mon compte la proposition (1), prouver que Ziad imitait le Prophète, cela n’était pas de ma compétence. Par contre je défendais la validité du « syllogisme en herbe » qui nous avait réunis dans la première phase de mon séjour :

  1. Tous les Za’îms s’inspirent du Prophète ;
  2. Or Ziad s’inspire du Prophète ;
  3. Donc Ziad est un Za’îm.

S’inspirer du Prophète, qu’est-ce que cela veut dire au juste ? À partir de ce premier mémoire, ma carrière d’anthropologue aurait pu s’écouler naturellement. J’aurais pu développer, écrire des livres et des livres, dans une démarche où chacun restait dans son rôle, typique de l’anthropologie de l’islam. Partant d’un individu ou d’une situation identifiée comme « islamique », la décrire avec objectivité, s’approcher le plus possible du modèle, quoi qu’en restant toujours dans le cadre de l’exercice scientifique… Mais moi, sitôt le mémoire déposé, et peut-être par névrose expérimentale à mon tour, j’avais botté en touche : je m’étais déclaré homosexuel.

* * *

Près de vingt années se sont écoulées, et bien sûr j’ai pris beaucoup de recul. Je suis toujours en lien avec les protagonistes au Yémen, et souvent je tente de partager notre petite histoire. Mais il semble qu’elle n’a sa place nulle part. Est-ce à cause de sa structure syllogistique atypique ? Mes interlocuteurs refusent-ils, par rigueur logique, de déduire (3) à partir de (1) et (2) ? En général, leurs arguments sont bien plus terre-à-terre, et il leur suffit de disqualifier les propositions de départ…

…et tant qu’à faire, autant contester à la fois (1) et (2) ! Les musulmans diplômés ne sont pas à une contradiction près, comme la plupart de nos contemporains. Personne n’a vraiment envie de déconstruire ses représentations du monde, à travers les raisonnements logiques qui les sous-tendent. Toute institution humaine préfère exporter ses contradictions.
Donc même pas la peine d’argumenter sur la véracité de (3). Ziad n’est pas un Za’îm, et Mansour n’est pas anthropologue.

Ces jours-ci je suis d’humeur casanière : j’ai assez observé le monde qui m’entoure, en me battant contre des moulins. Notre époque postcoloniale tardive* est structurée par des « syllogismes en herbe », qui se ramènent tous plus ou moins à la théorie du Za’îm. Nos « syllogismes en herbe » sont fatigués, il nous faut en inventer d’autres. Pourquoi ne pas commencer ici ?