Le vrai fil d’Ariane

Matinée du 6 novembre 2026.

Foi et investigation sociologique sont chez moi étroitement liés. Je viens en effet d’une famille totalement areligieuse, bien que de culture chrétienne, plutôt portée par les idéaux de la gauche anticolonialiste et progressiste. Étudiant en physique depuis 1998, mais passionné aussi par la langue arabe sans raison apparente, j’ai réorienté mes études vers l’anthropologie après les attentats du 11 septembre 2001, comme un alibi pour retourner au Yémen.
Lors de mon premier terrain en 2003, les Yéménites m’ont contraint à être sociologue pour de vrai : pas un physicien qui considère quelques modèles du bout des doigts, ils m’ont contraint à y croire vraiment. Puis, patiemment, ils ont attendu que je comprenne. Je me suis converti en 2007, au moment de me retirer pour rédiger ma thèse. La foi n’est donc rien d’autre, de mon point de vue, qu’un au-delà de l’investigation sociologique, une intuition* physicienne des phénomènes sociaux.

Envisagé sous cet angle, il n’est pas anodin que je me sois considéré homosexuel autour de 2005 (la seule année où je ne suis pas allé là-bas) : à partir de mon premier passage à l’écriture (oct. 2003/juin 2004) jusqu’à mon retrait pour rédiger ma thèse (oct. 2007), soit dans la phase d’engagement « de terrain ». Une homosexualité d’anthropologue, seule manière à l’époque d’expliquer la place qu’avait pris le Yémen dans ma vie.
Ce qui n’est pas anodin, surtout, c’est qu’il soit si difficile de raconter cette histoire toute simple. Cette homosexualité d’anthropologue est en effet la cristallisation de plusieurs non-dits, qui caractérisent notre époque bien au-delà de ma petite histoire. Comme je l’ai dit, les Yéménites m’ont contraint de croire aux sciences sociales, ce n’était pas du tout un accident.

Les Yéménites m’ont contraint à confondre la carte avec le territoire, le menu avec le repas*. Ils m’ont reconnecté avec ma « vraie nature »°, contraint à prendre conscience de mon intersexuation*.
Puis de là, peu à peu, j’ai pu cheminer vers la vérité. À partir de mon propre corps, d’une compréhension authentique de ma place en un lieu - et quel lieu! - j’ai peu à peu compris ma propre histoire, celle de ma propre famille et de mon pays, de l’Europe en relation à l’Islam - soit la structure qui nous relie tous, les Yéménites, mes interlocuteurs et moi.
J’ai ainsi pu remonter jusqu’à la vérité, et aujourd’hui je lis le livre d’Allah. Je le lis vraiment, je ne le lis pas en ventriloque*, avec d’autres yeux que les miens. Mettre sous le regard d’Allah mon intuition des phénomènes sociaux : je commence à peine à y arriver aujourd’hui, à travers cette lecture. Et encore, cela suppose d’être fixé quelque part, d’être au clair et en paix. C’est un travail toujours recommencé, dans la société et le rythme qui sont les nôtres. C’est pourquoi je reviens toujours à cette petite histoire, qui est la source pour moi de ce cheminement.

Il faut que je puisse raconter cette histoire quelque part, cela me semble d’intérêt public. Non pas que tout le monde devrait franchir les mêmes étapes, traverser notamment l’homosexualité, évidemment pas. Mais dans ce fil d’Ariane, cette « homosexualité d’anthropologue », il y a bel et bien quelque chose : une nécessité d’ordre logique, dont la négation empêche de saisir mon histoire et bien d’autres encore, des pans entiers de réalité. Depuis cette époque, mon travail vise à exhumer cet angle mort.

La vie à Taez sous blocus total, le 5 novembre 2026 (hier).
Comme souvent, le reportage s’ouvre sur une vue de Hawdh al-Ashraf - ici la maison de la grand-mère de Waddah (gauche de la première image).

Les diplômés*, voyez-vous, ça leur fait mal au derrière. Ça les dérange qu’il existe une source à ce cheminement : que j’aie contracté en chemin quelques dettes, dont l’effacement ne paraît pas concevable. Et ce n’est pas faute de pudeur de ma part, faute d’avoir cherché des mots depuis vingt ans - en termes d’épistémologie, d’intersexuation… - pour contourner l’obstacle. C’est peine perdue, car ça les dérange eux en fait, et trop profondément. « Tu ne peux pas bâtir le vrai à partir du faux !! », me disait cheikh Kamel, un étudiant en sciences religieuses croisé dans mes dernières années à Taez, avant le tournant de 2011…

Même en exil, le musulman diplômé veut donner son avis : dénoncer tantôt l’ingérence saoudienne, tantôt l’oppression des milices houthies, mais toujours depuis nul part, depuis le Ciel de l’Objectivité*… Moi non : s’il faut parler du Yémen, alors je dois parler de cette dette. Et quand les Yéménites parlent depuis l’Europe, je pense qu’ils doivent en parler aussi.

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