Conversations avec le cheikh Kamal

Je voudrais évoquer une conversation que j’ai eue à Taez lors de mon cinquième séjour, un an après ma conversion (novembre 2008), qui anticipait bien des conversations ultérieures jusqu’à aujourd’hui.
Cheikh Kamal était un jeune homme d’environ mon âge, qui avait d’abord étudié la physique puis s’était reconverti aux sciences religieuses. Il avait étudié auprès d’un cheikh, dans une mosquée du centre ville (مسجد الضبوعة), et s’apprêtait à poursuivre ses études dans une université islamique en Inde. Cheikh Kamal était déjà la fierté de son quartier.


Sur le chemin de Hawdh al-Ashraf, depuis Funduq al-Ikhwa, le 14 octobre 2008.

Cette année-là, j’avais loué un appartement à l’écart vers l’Hôtel des Frères (Funduq al-Ikhwa), un quartier plus cossu où louer était possible pour un étranger, et où personne ne me connaissait. Je retournais chaque jour dans le quartier de mon enquête, à 1,5 km, mais seulement pour me rendre au chevet de Ziad, je ne m’attardais plus sur les bords du carrefour. Je passais donc l’essentiel de mon temps à travailler ma thèse dans cet appartement, et j’allais faire mes prières à quelques pas, dans une toute petite mosquée de voisinage.

Là-bas on me demandait souvent : « As-tu rencontré le Cheikh Kamal ? ». Or moi dans cette salle de prière, je n’avais jamais vu de cheikh (au sens d’une personne âgée) : j’aurais bien voulu le rencontrer, mais je ne voyais pas du tout de qui ils parlaient. Finalement une après-midi, presque à la fin de mon séjour, un jeune homme s’adresse à moi sur le chemin. Si je me souviens bien, il me rappelle de manière affable la parole du Prophète ﷺ qui recommande de ne pas courir en se rendant à la mosquée. Le Cheikh Kamal, c’est lui.

Lors de nos discussions ultérieures, Cheikh Kamal ne comprenait pas que je continue de travailler ma thèse, et de me soucier de Ziad. Dès lors que je m’étais converti à l’islam, il supposait que j’aurais tout laissé en plan pour un nouveau voyage - cette fois vers Médine, ou une autre université islamique, un pays du « vrai islam ». Je lui avais parlé de mon sujet de thèse, de « l’homoérotisme »* et de mes analyses interactionnistes, de la « folie » de Ziad1) - mais il répétait : « Ce qui est construit sur le faux est faux » (ما بني على باطل فهو باطل), une règle juridique prononcée par Al-Suyūtī (m.911/1505), à propos de l’annulation des contrats et des ventes2).

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Mes adieux filmés au Hawdh : J’ai mis en ligne certaines images de cet automne 2008, essentiellement tournées le 17 novembre, la veille de mon départ. Pour l’anecdote, ces images devaient être tournées quelques jours plus tôt, mais je suis arrivé en retard à cause d’une conversation avec le cheikh Kamal, que je n’avais su repousser. Ziad m’a traité de tous les noms, il était comme fou, et il était impossible d’allumer la caméra dans ces conditions…

Il suffisait pourtant à Kamal de monter dans un minibus, ou de marcher 1,5 km avec moi, pour rencontrer Ziad et constater sa moralité, déterminer si cette histoire était ou non corrompue dans ses fondements. Je n’espérais que ça bien sûr : que d’un coup de baguette magique, le Yémen ne se transforme en un pays du « vrai islam », par la seule conversion d’un anthropologue ; que des personnes pieuses s’intéressent à notre histoire, et que tout apparaisse rétrospectivement comme un malentendu. Je savais qu’un certain délai devait s’écouler d’abord - une pénitence en quelque sorte, dont je n’évaluais pas du tout la durée (certainement pas vingt ans…). Et bien sûr, j’aurais alors suivi le cheikh Kamal, et j’aurais dès cette époque consacré mon énergie à l’étude des sciences islamiques. Mais cela ne devait-il pas commencer par la reconnaissance de ce qu’avait été notre interaction, des injustices subies par l’un et par l’autre, à cause d’un système corrompu ? Kamal ne pouvait ou ne voulait aller vers cela : le climat de cette époque à Taez ne le permettait pas. Et il est compréhensible, en l’absence de cette médiation, que j’aie préféré m’en remettre à ma propre recherche, à ma propre discipline, qui m’avait déjà permis de cheminer jusque là.

Je ne pense pas que Kamal imaginait le basculement à venir, ce que sa ville et son pays allaient subir quelques années plus tard. Je ne sais pas ce qu’il dirait aujourd’hui. J’aimerais un jour reprendre cette conversation avec lui.

Initialement rédigé pour mon mémoire de fin d'études à la Mosquée de Paris (juillet 2026).
Mis en ligne le 6 novembre 2026 (le vrai fil d’Ariane).

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1)
On pourra consulter ma candidature au Prix Michel Seurat du CNRS, déposée depuis Taez quinze jours plus tôt.
2)
Jalâl al-Dîn al-Suyûtî. « Les Ressemblances et les Analogies dans les règles et les branches de la jurisprudence chaféite » (Al-Ashbâh wa-l-Nazâ’ir fî qawâ‘id wa furû‘ figh al-Shâfi‘î). Dar al-Kutub al-‘Ilmiyya. Beyrouth, 1990.