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Amélie & moi
Le jeudi 27 août 2026, suite à l’écoute de la série d’entretiens À voix nue :
« Amélie Nothomb, hygiène de l'écrivain », re-diffusée sur France Culture cette semaine.
De mes interlocuteurs musulmans, je soupçonne parfois qu’ils repoussent mon histoire au Yémen pour des raisons primaires, pour ne pas dire vulgaires. L’anthropologie est jugée plutôt féminine, le Yémen jugé plutôt masculin : la mention du mot « homosexualité » suffit à ce que mes interlocuteurs se détournent, et n’aillent jamais chercher plus loin.
Depuis ma conversion à l’islam cependant, il y a près de vingt ans, le défi intellectuel qui se pose à moi est d’envisager que ce rejet, quoi que primaire, soit en réalité justifié. Que cette sanction émane en fait d’une intuition et d’une foi authentique, ou plus exactement de la foi sunnite orthodoxe - auquel cas je n’ai qu’à m’y soumettre.
Cette question et cette ambivalence sont le ressort principal de mon activité d’écriture, qui m’occupe de manière quotidienne dans les premières heures du jour, généralement jusqu’en début d’après-midi, et ce depuis de longues années. Pour l’instant en tous cas, je crois devoir admettre que je ne peux vivre autrement.
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Ma situation est assez semblable à celle de l’écrivaine Amélie Nothomb (née en 1966), déjà autrice d’une trentaine de best-sellers, mais qui écrit en fait trois fois plus de livres qu’elle n’en publie. Arriverai-je un jour à devenir « l’Amélie Nothomb » des musulmans diplômés* ? Ce qui est sûr c’est que comme elle, mon écriture part souvent d’une scène inaugurale plus ou moins décrite en termes de viol : le traumatisme fondateur d’un rapport au monde.
Fille d’un diplomate belge d’ascendance catholique et aristocratique, Amélie Nothomb a grandi d’abord au Japon, puis en Chine. À l’âge de douze ans, en compagnie de sa famille sur une plage du Bengladesh, elle dit avoir subi un viol collectif :
« Je pars nager et je suis déjà loin du rivage quand je sens un très grand nombre de mains qui me saisissent par en bas, qui me dépouillent de mon maillot et qui me violent. (…) Les mains m’ont lâchée. Et on a vu plus loin sortir de l’eau quatre hommes de vingt ans, qui se sont enfuis et qui n’ont pas été inquiétés. »1).
Amélie Nothomb le 28 août 2023 sur France Inter (extrait de 7') :
considérations sincères sur la mémoire et l'écriture du traumatisme.
« Je pense que ma mère m'a sauvé la vie, encore une fois, non seulement parce qu'elle est allée me chercher dans l'eau en hurlant, mais parce que quand elle m'a retirée de l'eau, elle a dit les seuls deux mots qui ont été prononcés sur cette affaire, elle a dit “Pauvre petite !”. Merci maman d'avoir dit ça, parce que grâce à ça, j'ai su que je n'étais pas complètement folle, que ce qui m'était arrivé était réel et qu'ils savaient. »2)
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Au cœur de ma thèse d’anthropologie - telle que j’ai tenté de l’écrire à partir de ma conversion à l’islam, en fin de deuxième année - il y avait cette question. Évoluant dans le bain de cette société yéménite des années 2000, comment avais-je pu m’installer dans une sensation subjective d’« homoérotisme »* et néanmoins progresser, faire des rencontres, respecter les gens, bref mener l’enquête ? Comment et pourquoi cette famille, ce quartier, la société locale (et en fait le régime° lui-même), avaient-ils accepté cela ?
En effet, la différence entre moi et Amélie Nothomb, entre un anthropologue et la fille d’un diplomate, c’est que je suis censé reconnaître les personnes avec lesquelles j’interagis. Quelque soit leur intérêt d’un point de vue fictionnel, ils ne peuvent être juste « des mains », ni même juste des personnages. L’écriture anthropologique exige d’avoir affaire à des personnes, qui peuvent potentiellement parler elles-mêmes, livrer leur propre version des faits. L’écriture anthropologique restitue des visages prêts à s’exprimer, dès qu’un lecteur consent à les lire.
Tout le paradoxe est que, dans des circonstances bien particulières, cette contrainte d’écriture m’ait conduit à me faire violer, au sens le plus actif du terme : le choix conscient et délibéré d’une transaction sexuelle pour sauver la face, ou plutôt des faces - garder contact avec des visages, en restant fidèle à moi-même. Ça s’est passé dans la capitale Sanaa en octobre 2003, dans les dernières semaines de ma première enquête, en vue de ma maîtrise. Autrement dit, lors du premier arrachement à ce bain. Très exactement à l’interface entre la tenue quotidienne du carnet de terrain, et une autre forme d’écriture : le traitement a posteriori des « matériaux », conçu pour pallier leur insuffisance - le tout menant à l’écriture académique, qui fut un franc succès en l’occurrence (« Mention Très Bien »).
Je suis donc comme Amélie Nothomb, vraiment. Comme elle je pense, je travaille toujours à la lisière de la vraisemblance sociologique et du fantasme. À ceci près que ce traumatisme inaugural est posé chez moi en pleine lumière : pas juste des mains dans les flots et la pénombre, mais des visages, que je mets le lecteur au défi de rencontrer.
