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L'Orient, lieu de laïcité

Rapprocher Orient et Laïcité ne va pas de soi. L'Orient nous renvoie à l'Orientalisme, un rapport à l'Autre en vigueur sous le Colonialisme. Or dans le débat public actuel, nourri aux algorithmes, “Colonialisme” est précisément l'argument brandi en réponse aux défenseurs de “Laïcité”.
La notion d'Orient permet de restaurer un peu de jeu, un peu de complexité.

S'envoler à temps

Je pars d'abord de mon expérience personnelle. J'ai été dans les années 2000 un jeune chercheur passionné en anthropologie, passionné par son terrain indissociablement, amoureux du Yémen où je partais vivre en immersion plusieurs mois par an. En 2007, ma conversion à l'islam correspondait à un constat d'impasse. Telle que je la pratiquais jusque là, l'anthropologie avait fait de moi le captif d'une situation particulière : captif de la distance entre mon discours scientifique et la situation réelle, entre mon point d'honneur et ma honte.

En fait, mon geste anticipait une impasse bien réelle. La ville avait beau être pacifique, Taez était à la veille d'une révolution (2011). Le pays avait beau être toujours plus accessible, le Yémen était au bord de l'effondrement (en guerre depuis 2015). Mes interlocuteurs me le faisaient sentir, et j'ai eu cette bonne idée de m'envoler avant la catastrophe.

Cet effondrement était celui d'une époque, l'ère post-coloniale, débouchant sur autre chose que nous ne savons pas encore nommer. Alors nous nous accrochons à un vieux clivage - “anti-colonialisme” vs. “laïcité” - comme pour conjurer le passé. Pourquoi à l'avenir les deux n'iraient-ils pas ensemble?

Un geste laïque

Ma conversion à l'islam en 2007, sur le terrain d'une thèse que je m'apprêtais à rédiger, était un geste éminemment laïque. Elle ne l'aurait pas été quatre ans plus tôt, à mon entrée sur le terrain, au moment où les Yéménites m'y pressaient ardemment. Moi je n'avais rien contre l'islam, mais je n'étais pas là pour ça! J'étais là pour un projet scientifique - comprendre la nature du Social - défi que j'entendais relever avec eux (c'est le principe de l'ethnographie réflexive). Ce projet était ma dignité, ma raison d'être là, avec eux. Comment à l'époque aurais-je pu me convertir, un geste que je ne comprenais pas, sans trahir à la fois mon projet, mon éducation, les institutions qui me finançaient, etc.?

Or finalement, ce premier séjour a bien débouché sur un geste que je ne comprenais pas (octobre 2003). Ou plus exactement, que je ne comprenais plus huit mois plus tard, au terme de la rédaction de ma maîtrise. En juillet 2004, je suis reparti sur le terrain sans avoir trahi personne, mais en croyant en mon “homosexualité”.

Comprendre la nature du Social, comprendre la nature de ma déstabilisation. Toutes ces années, je me suis promené dans cette société, réputée intolérante et homophobe, tout en croyant intimement à ma propre homosexualité. Une connivence intellectuelle permettait cela, reliant la conscience historique de mes interlocuteurs à ma propre intuition. Après quatre ans, je devais bien admettre qu'ils jouaient le jeu des sciences sociales, d'une manière dont j'étais incapable de rendre compte. Par conscience laïque je me suis converti, au moment où les Yéménites ne le demandaient plus.

Orient et ressourcement

Depuis maintenant quinze ans, je n'en finis pas de tirer les implications de cette petite histoire. C'est peut-être un travers d'anthropologue, que de ressasser toute sa vie son expérience de terrain, chez tel peuple aborigène ou amérindien. Mais pour ma part, j'affronte cette histoire au présent. Dans mes textes, où je décris inlassablement cette situation ethnographique, on ne trouvera pas le moindre argument religieux, ou la moindre référence à une culture yéménite essentialisée. Seulement des situations, que le lecteur peut explorer avec les convictions qui sont les siennes.

Reconsidérer le monde depuis un lieu unique, comme un simple carrefour? L'Orient réside précisément dans cette asymétrie. L'Orient est ce lieu dont la traversée ponctuelle peut renouveler tous vos horizons, et vous nourrir pour toute une vie. Il n'y a là de ma part aucun fanatisme et aucun parti pris : l'Orient est un phénomène anthropologique objectif, lié à l'assise monothéiste de l'histoire des idées européenne. Ce n'est pas un hasard si les Francs-maçons s'y réfèrent aussi, eux qui se veulent les champions de l'idéal laïque.

Pour ma part, j'utilise la notion d'Orient comme antidote au culturalisme (chez les sciences sociales) et à l'islamisme (chez les musulmans).
Il y a bien des manières d'enfreindre la neutralité laïque : l'une d'entre elle est l'assignation culturaliste, depuis les magistères académiques, d'interlocuteurs qui sont en réalité captifs d'un système. Quelque chose d'un “catholicisme zombie” dans nos Institutions Internationales, qui ont les certitudes de la foi sans en avoir les doutes et les scrupules.
J'ajoute que l'islamiste ne se définit pas par la longueur de la barbe, mais qu'il entretient un rapport étroit à cette sclérose, des Sciences Sociales et du débat public français. Beaucoup de musulmans (diplômés) s'accommodent très bien de cette situation, qui les assigne à une fonction précise, professionnellement gérable : celle d'informateur de ce qu'ils sont, ou de ce qu'ils croient être. Un islamo-nationalisme bien compris, intellectualiste pour moitié et pour moitié ethno-racial, par delà le naufrage des rêves post-coloniaux. Ceux-là évitent soigneusement le Mystère, l'instant de désarroi où l'observateur est rattrapé par son objet, la rationalité désarmée par l'intuition. En cela, ils prétendent s'émanciper de l'Orient.

Qui est captif de l'autre? Les sciences sociales de leurs informateurs, ou les informateurs de leurs institutions, dans cette situation de crise où l'agonie post-coloniale nous enfonce un peu plus chaque jour? D'une manière générale, les humains sont toujours captifs de la distance entre leurs discours et les situations réelles. Et le détour par d'autres histoires, en d'autres temps et d'autres lieux, permet souvent de les dénouer.

Le site Taez.fr : mon wiki en chantier accessible à tous.
Le site orient-laicite.fr : prestations de formation, de conseil et de médiation sociale.

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