Dieu chassé du Jardin

Relecture de l’histoire d’Adam et Eve par l’anthropologue et systémicien Gregory Bateson.
Extrait de « But conscient ou nature » (1967), republié dans Vers une écologie de l’esprit (vol.2, pp.227-228).

…les systèmes n'en punissent pas moins toute espèce qui manque assez de sagesse pour se brouiller avec son écologie. Appelez ces forces systémiques Dieu si ça vous plaît.

Je vous proposerai maintenant un mythe.

Il était une fois un Jardin. Sur son sol riche en humus poussaient, en grande abondance et en équilibre parfait, plusieurs centaines d'espèces, probablement des espèces subtropicales. Dans ce Jardin vivaient deux anthropoïdes qui étaient plus intelligents que les autres animaux.

L'un des arbres du Jardin portait un fruit, mais il était si haut que ces deux singes ne pouvaient l'atteindre. Ils se mirent alors à penser. Ce fut là leur erreur. Car ils se mirent à penser en fonction d'un but.

De fil en aiguille, le singe mâle, qui s'appelait Adam, alla chercher une boîte vide, la mit sous l'arbre et monta dessus. Mais il constata qu'il ne pouvait toujours pas atteindre son but. Il alla donc chercher une autre boîte et la cala sur la première. Il se hissa alors sur les deux boîtes superposées et, finalement, cueillit la pomme.

Adam et Ève devinrent ivres d'excitation. C'est donc comme cela qu'il fallait s'y prendre : vous faites un plan ABC, et vous obtenez D !

Ils commencèrent alors à se spécialiser dans ce genre d'opérations planifiées, et, effectivement, ils chassèrent ainsi hors du Jardin l'idée de leur propre nature systémique globale et celle de la nature systémique globale du Jardin.

Une fois Dieu rejeté hors du Jardin, ils se mirent sérieusement à travailler suivant leurs buts, et, peu après, le sol superficiel riche en humus disparut. Après quoi, plusieurs espèces de plantes devinrent de « mauvaises herbes » et certains animaux, de véritables « fléaux » ; Adam se rendit compte alors qu'il devenait de plus en plus dur de travailler la terre. Il devait maintenant gagner son pain à la sueur de son front, et il dit : « C'est un Dieu vengeur. Je n'aurais jamais dû manger cette pomme. »

(…) Une parabole, bien entendu, ce n'est pas des données vigoureuses sur le comportement humain. C'est simplement un dispositif d'explications. J'y ai cependant introduit un phénomène qui semble presque universel, chaque fois que l'homme commet l'erreur de penser en fonction des buts, et mésestime la nature systémique du monde dans lequel il vit.

Notons tout de même qu’Allah n’est pas un Dieu vengeur selon le Coran (16:118-119) :
« Et Nous n’avons pas été injustes envers eux ; ce sont eux qui l’ont été envers eux-mêmes. Cependant, le pardon de Dieu est acquis à ceux qui font le mal par ignorance et qui, par la suite, se repentent et s’amendent, car ton Seigneur est Plein de clémence et d’indulgence. »

Accueil gregory_bateson  /  Retour
fr:explorer:auteurs:gregory_bateson:jardin