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====== D’après Velasquez ====== | ====== D’après Velasquez ====== |
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<WRAP rightalign>//29 avril - 3 mai 2023//</WRAP> | <WRAP rightalign>//29 avril - 3 mai [[fr:comprendre:moments:accueil#2023]]//\\ |
| ([[fr:explorer:auteurs:michel_foucault:accueil|Dossier Michel Foucault]])</WRAP> |
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==== Représenter la représentation ==== | ==== Représenter la représentation ==== |
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//[[wpfr>Les_Ménines|Les suivantes]]// (//las Meninas// en espagnol) de Vélasquez (1656), l’une des toiles les plus commentées de la peinture occidentale, notamment par le philosophe Michel Foucault dans le premier chapitre de //Les mots et les choses//<sup>[[wpfr>Les_mots_et_les_choses|W]]</sup> (1966). Initialement, le tableau représentait la fille du roi Philippe IV, alors héritière du trône d’Espagne, entourée de plusieurs personnages de la cour, avec le roi et la reine en arrière-plan. Après la naissance d’un héritier mâle, le tableau intègre les appartements privés du roi et est modifié en conséquence : Velasquez se peint lui-même à gauche du tableau, le pinceau suspendu, en train de peindre le couple royal visible dans un miroir au fond de la pièce (là où le spectateur s’attendrait à se voir lui-même). Le tableau change de sens : il capture alors l’intimité de la famille royale et les coulisses de la représentation, tels que le roi et la reine sont censés les voir eux-mêmes. Dans ce dispositif, Michel Foucault a vu la captation des subjectivités par le pouvoir, annonciatrice d’une modernité caractérisée par l’absence fondamentale du sujet. | //[[wpfr>Les_Ménines|Les suivantes]]// (//las Meninas// en espagnol) de Vélasquez (1656), l’une des toiles les plus commentées de la peinture occidentale, notamment par le philosophe Michel Foucault dans le premier chapitre de //Les mots et les choses//<sup>[[wpfr>Les_mots_et_les_choses| ]]</sup>(1966). Initialement, le tableau représentait la fille du roi Philippe IV, alors héritière du trône d’Espagne, entourée de plusieurs personnages de la cour, avec le roi et la reine en arrière-plan. Après la naissance d’un héritier mâle, le tableau intègre les appartements privés du roi et est modifié en conséquence : Velasquez se peint lui-même à gauche du tableau, le pinceau suspendu, en train de peindre le couple royal visible dans un miroir au fond de la pièce (là où le spectateur s’attendrait à se voir lui-même). Le tableau change de sens : il capture alors l’intimité de la famille royale et les coulisses de la représentation, tels que le roi et la reine sont censés les voir eux-mêmes. Dans ce dispositif, Michel Foucault a vu la captation des subjectivités par le pouvoir, annonciatrice d’une modernité caractérisée par l’absence fondamentale du sujet. |
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Si mon enquête au Yémen était une toile, sa composition serait un peu la même. Dans la partie droite, des hommes yéménites, faisant face depuis vingt ans au spectateur du tableau. Dans la partie gauche, l’ethnographe représenté en [[fr:comprendre:moments:#octobre 2003]], instant de fixation de sa [[fr:comprendre:textes:academia:maitrise|première étude]], première //représentation//. L’artiste est allongé sur le dos, regardant ses personnages la tête renversée. Il est positionné entre Waddah et Nabil, dont la contribution exacte au dispositif reste hors cadre, mais qui regardent néanmoins le spectateur en face, comme par anticipation. La main droite de l’artiste, occupée l’instant d’avant à remplir les pages droite et gauche du carnet de terrain, est à présent posée sur son sexe. | Si mon enquête au Yémen était une toile, sa composition serait un peu la même. Dans la partie droite, des hommes yéménites, faisant face depuis vingt ans au spectateur du tableau. Dans la partie gauche, l’ethnographe représenté en [[fr:comprendre:moments:#octobre 2003]], instant de fixation de sa [[fr:comprendre:textes:academia:maitrise|première étude]], première //représentation//. L’artiste est allongé sur le dos, regardant ses personnages la tête renversée. Il est positionné entre Waddah et Nabil, dont la contribution exacte au dispositif reste hors cadre, mais qui regardent néanmoins le spectateur en face, comme par anticipation. La main droite de l’artiste, occupée l’instant d’avant à remplir les pages droite et gauche du carnet de terrain, est à présent posée sur son sexe. |
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Le spectateur doit comprendre que ce geste n’était pas un accident, qu’il signait l’impasse de la représentation, la disparition terminale du sujet diagnostiquée par Foucault. Mais une impasse que les fuites en avant - qu’elles soient féministes ou homosexuelles, nationalistes ou identitaires - ne sauraient suffire à résoudre en elles-mêmes. Or tout autour de moi, je ne vois que ce genre de tentatives, et chaque fois elles me ramènent à ce geste, à ce tableau que je ne cesse de retoucher depuis vingt ans. Peu à peu, les paysages en filigrane cèdent la place à l’intensité des regards, à leur fixité, auxquels répond ce geste irréparable. Indéniable objectivité d’une configuration. | Le spectateur doit comprendre que ce geste n’était pas un accident, qu’il signait l’impasse de la représentation, la disparition terminale du sujet diagnostiquée par Foucault. Mais une impasse que les fuites en avant - qu’elles soient féministes ou homosexuelles, nationalistes ou identitaires - ne sauraient suffire à résoudre en elles-mêmes. Or tout autour de moi, je ne vois que ce genre de tentatives, et chaque fois elles me ramènent à ce geste, à ce tableau que je ne cesse de retoucher depuis vingt ans. Peu à peu, les paysages en filigrane cèdent la place à l’intensité des regards, à leur fixité, auxquels répond ce geste irréparable. Indéniable objectivité d’une configuration. |
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En cet instant suspendu où je prends place parmi mes observations, où ma main droite lâche le stylo pour se poser sur mon sexe, je sais pertinemment qu’ils me regardent. À cet instant où je m’enroule des feuilles de mes carnets, dans l’enfermement masturbatoire de ma subjectivité, j’accède pour la première fois à l’//être//, et je regarde le spectateur moi aussi. | En cet instant suspendu où je prends place parmi mes observations, où ma main droite lâche le stylo pour se poser sur mon sexe, je sais pertinemment qu’ils me regardent. À cet instant où je m’enroule des feuilles de mes carnets, dans l’enfermement [[fr:comprendre:processus:masturbation|masturbatoire]] de ma subjectivité, j’accède pour la première fois à l’//être//, et je regarde le spectateur moi aussi. |
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